L’industrie automobile marocaine : cap sur 2030

Un secteur devenu pilier de l’économie nationale

Il y a dix ans, peu auraient parié que le Maroc s’imposerait comme première puissance automobile du continent africain. C’est pourtant la réalité d’aujourd’hui. Avec plus de 800 000 véhicules produits en 2025, en hausse de 12 % sur un an, le Royaume devance désormais l’Afrique du Sud et l’Égypte. Les usines de Tanger-Med, Casablanca et Kénitra, opérées par des géants comme Renault et Stellantis, tournent à plein régime. Les exportations du secteur ont atteint 157 milliards de dirhams en 2024, soit une progression de 148 % en moins d’une décennie. L’automobile est aujourd’hui le premier secteur exportateur du Royaume.

Mais ce qui est remarquable, c’est que cette success story n’est pas terminée. Elle ne fait que commencer.


Un marché intérieur en pleine explosion

Le marché local envoie des signaux tout aussi enthousiasmants. En 2025, 234 372 véhicules neufs ont été vendus au Maroc, contre 176 401 en 2024 — soit une hausse historique de plus de 33 %. C’est le niveau le plus élevé jamais enregistré. Les voitures particulières représentent 208 000 unités, les véhicules utilitaires légers 26 000. Une performance portée par une croissance économique solide de 4,4 %, une inflation contenue à 1 % et un taux directeur maintenu à 2,75 % qui favorise l’accès au crédit automobile.

Pour 2026, l’AIVAM (Association des Importateurs de Véhicules Au Maroc) table sur une progression d’encore 10 %, et les projections à moyen terme évoquent un marché pouvant atteindre 300 000 véhicules neufs par an d’ici 2030.


La grande bascule vers l’électrique

C’est peut-être là le changement le plus profond en cours. Le diesel, qui représentait encore 90 % des ventes en 2021, ne pèse plus que 70 % en 2025. Les motorisations électrifiées — hybrides, hybrides rechargeables, et 100 % électriques — représentent désormais 12,5 % du marché, contre 8 % l’année précédente.

Les chiffres de l’électrique pur sont tout aussi parlants : 2 417 véhicules électriques immatriculés au premier semestre 2025, soit une progression spectaculaire de 132 % par rapport à la même période en 2024. Selon BMI-Fitch Solutions, les ventes annuelles de VE devraient atteindre 5 311 unités en 2025 (en hausse de 80,4 %), puis 7 237 unités en 2026. À l’horizon 2034, le parc de véhicules électriques pourrait dépasser les 236 000 unités.

Dans ce segment, BYD s’est imposé comme acteur de référence : le SUV Seal U est devenu le véhicule électrifié le plus vendu au Maroc en 2025, avec 3 237 unités. La percée des marques chinoises est l’un des faits marquants de ces dernières années, et elle ne devrait que s’accentuer.


Renault et Stellantis : les piliers d’une ambition mondiale

Renault Group assure aujourd’hui les deux tiers des exportations automobiles marocaines. En octobre 2025, un nouvel avenant à la convention d’investissement a été signé avec l’État marocain, témoignant d’un engagement renouvelé. Le groupe prévoit de porter sa capacité de production de 500 000 à 750 000 véhicules par an d’ici 2030, et son taux d’intégration locale de 60 % à 80 %. Le volume de sourcing local devrait grimper à 3 milliards d’euros, stimulant la création de nouvelles filières industrielles dédiées aux batteries et aux bornes de recharge. Renault introduit par ailleurs au Maroc sa gamme de véhicules électriques et hybrides sous les marques Dacia et Renault, orientant clairement la production locale vers la mobilité décarbonée.

Stellantis, de son côté, consolide Kénitra comme pôle d’excellence pour les véhicules urbains électrifiés. Le groupe prévoit d’accélérer la production de modèles électrifiés pour les marchés européens et africains à partir de cette plateforme industrielle.


La gigafactory de batteries : un tournant historique

Le plus grand bouleversement stratégique de ces derniers mois est sans doute l’inauguration, en juin 2025 à Jorf Lasfar, de COBCO (Core Battery Component) : la première gigafactory de batteries lithium-ion du continent africain. Ce projet, né d’un partenariat entre le groupe Al Mada et le chinois CNGR Advanced Materials, vise une capacité annuelle de 70 GWh de matériaux pour batteries, soit de quoi équiper environ un million de véhicules électriques par an.

En 2025, COBCO a signé un contrat d’approvisionnement avec le groupe belge Umicore, avec des livraisons programmées à partir de janvier 2026. D’autres investisseurs chinois ont suivi : Tinci Materials (2,6 milliards de dirhams pour une usine d’électrolytes), Gotion High Tech (1,3 milliard de dollars supplémentaires en 2024), BTR New Material Group (300 millions de dollars pour une usine de cathodes).

L’objectif affiché par le ministère de l’Industrie est de positionner le Maroc parmi les cinq pays au monde disposant d’une chaîne de production de batteries entièrement intégrée, avec un taux d’intégration locale de 70 %. Le démarrage de la production locale de batteries est prévu pour juin 2026.


Les atouts du Royaume : pourquoi le Maroc attire

Cette montée en puissance ne s’explique pas par le hasard. Le Maroc dispose d’une combinaison d’atouts rarissimes à l’échelle mondiale :

Positionnement géographique. La proximité avec l’Europe — principal marché d’export — réduit les délais de livraison et les coûts logistiques. Le port de Tanger-Med est l’un des plus performants de la Méditerranée.

Accords commerciaux. L’Accord d’Association avec l’Union Européenne donne aux exportations marocaines un accès privilégié au marché unique. L’accord de libre-échange avec les États-Unis (en vigueur depuis 2006) ouvre une deuxième grande destination. En avril 2025, Washington a fixé un tarif douanier de 10 % sur les importations marocaines — un niveau bien inférieur à celui appliqué à la plupart des concurrents.

Électricité bas-carbone. Le Maroc tire une part croissante de son électricité des énergies renouvelables (solaire, éolien). Un avantage décisif à l’heure où la taxe carbone aux frontières européennes (CBAM) va pénaliser les productions à forte empreinte carbone.

Réseau industriel dense. Le Royaume compte aujourd’hui plus de 260 équipementiers installés, couvrant 10 systèmes industriels liés à l’automobile : câblage, batteries, sièges, pneus, systèmes de freinage, etc. L’objectif à terme est d’assembler une voiture marocaine à 100 % d’intégration locale.

Formation et compétences. Une convention tripartite entre le ministère de l’Industrie, l’ANAPEC et l’AMICA prévoit la création de programmes dédiés aux nouveaux métiers : ingénierie batterie, électronique automobile, cybersécurité des véhicules connectés, maintenance prédictive.


Les défis à relever

Tout n’est pas sans obstacles. L’industrie marocaine doit faire face à plusieurs défis structurels.

La contraction de la demande européenne reste une préoccupation de premier plan. En 2024, les exportations automobiles ont temporairement reculé de 7 %, pénalisées par la chute de 25 % des immatriculations en France. La diversification géographique des marchés d’export — vers l’Afrique subsaharienne, le Moyen-Orient, l’Amérique du Nord — est donc une priorité stratégique.

La montée en compétences doit suivre le rythme de la montée en gamme technologique. L’arrivée des ADAS (systèmes avancés d’aide à la conduite), de la connectivité embarquée et de l’intelligence artificielle redéfinit en profondeur les métiers de la filière. Le risque de pénurie de profils spécialisés est réel si les programmes de formation ne s’accélèrent pas.

Enfin, le développement des infrastructures de recharge reste un prérequis pour atteindre les objectifs du Plan national de mobilité électrique 2021–2030, qui fixe une cible de 150 000 véhicules électriques en circulation. Sans réseau de bornes suffisamment dense sur tout le territoire, le passage à l’électrique restera l’apanage des grandes villes.


Horizon 2030 : les objectifs

La trajectoire est claire, les jalons sont fixés :

  • 107 000 véhicules électriques produits par an à fin 2025 (objectif confirmé)
  • Production locale de batteries lancée en juin 2026
  • 1,3 à 1,4 million de véhicules produits par an à l’horizon 2026–2028
  • 750 000 véhicules pour la seule usine Renault d’ici 2030
  • 2 millions de véhicules produits par an en 2030, dont une part significative de VE
  • 300 000 véhicules neufs vendus sur le marché intérieur d’ici 2030

Ces chiffres ne sont pas que des ambitions : ils sont adossés à des investissements déjà engagés, à des conventions signées, à des usines déjà en construction.


Conclusion : le Maroc au volant de sa transition

L’industrie automobile marocaine vit un moment rare — celui où les fondamentaux industriels, la vision stratégique et la conjoncture internationale s’alignent. Le Royaume a su transformer sa position géographique en atout industriel, attirer les leaders mondiaux du secteur et, désormais, amorcer l’intégration verticale vers les composants de demain.

La vraie question n’est plus de savoir si le Maroc peut devenir un acteur majeur de l’automobile électrique mondiale. Il l’est déjà en train de le devenir. La question est de savoir à quelle vitesse l’ensemble de l’écosystème — équipementiers, sous-traitants, centres de formation, réseaux de recharge — parviendra à suivre l’accélération.

Pour MorocMobilité, cette révolution silencieuse est notre terrain de jeu. On continuera de vous la raconter, semaine après semaine.


Sources : Le Matin, Médias24, Maroc Diplomatique, Atlas Capital, Le360, Rechange Maroc, Africanova — Mars 2026

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